Eric Zemmour et les races

Quand cela cessera-t-il ? 


De tels saltimbanques à l'esprit vide ne cessent de nous renvoyer à la case du néant culturel et du savoir...

Non, M. Zemmour le concept de "race" dans notre langue (concept biologique) n'existe pas (y compris sur Wikipédia). Scientifiquement il n'a aucun sens, puisque l'on reconnaît désormais qu'il est indéfinissable. Aucun paramètre de biologie ou de comportement ne permet de délimiter une race (ex : à partir de quelle teinte de peau est-on foncé ou noir ?). Génétiquement un africain à la peau noire peut être plus proche de moi (et davantage compatible pour une intervention chirurgicale) qu'un blondinet scandinave.




Le brassage génétique qui a eu lieu à travers le monde durant des millénaires rend toute séparation (et filiation géographique  sérieuse) impossible.

Itou pour le brassage culturel.

Tous typés et bâtards, tous parents et tous différents.

Mais il est vrai que ce sont des notions un peu complexes à saisir, pour un esprit amateur de "réductionnisme" et de caricatures conceptuelles.

Relisez, documentez, étudiez, travaillez, M. Zemmour. Les idées simples et les trivialités (vous voyez bien que ma peau est blanche !) sont fausses. Nous n'en sommes plus aux "penseurs" des typologies du XIXème siècle, ni aux basses besognes politiques du XXème. Vous êtes aussi "noir" que cette charmante dame. Désolé, si cela vous pose un souci.

Metis et moi

Noir, nègre, caramel, black, coloré, negro, africain, basané, bronzé, brûlé, café, charbon, hâlé, noirâtre, sombre.

J'aime ces mots. Et pourtant je me suis longtemps senti mal à l'aise, face à mes frères d'autres teintes (moi le rosâtre ou rougeaud, blanc gris en hiver). Mal à l'aise même dans leur affection car j'avais la sensation, si directe et redoutable que quel que soit le mot qui se glisse entre mes lèvres pour les désigner, eux dont un peu de mélanine a dessiné le contour autrement sous le soleil, quelque soit ce mot il dresserait entre nous le glacis de la différence et des parcours de vie.
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Que par cette brisure s'engouffreraient encore les millénaires de malentendus, de haines, de mépris, d'amours incomprises, de castes et de misère intellectuelles, d'honneurs infantilisants et de colères macérées. De culpabilités, de fausses mémoires, de naïvetés rouées ou sincères. Entre nous, entre eux, entre eux et ceux d'autres teintes et cultures encore. Toujours ces mêmes manipulations et simplifications, à tous les étages. Partout, d'Orient en Occident. Réduction en miettes de la pensée, du partage, de l'humanité par la "crainte" de ce que l'autre a vécu de la différence.

Depuis quelques jours il nous est montré qu'un peu de cette fumée pourrait se dissiper.

Un peu. Pas davantage que chez nous, blancs, le partage de la peau n'empêche les cons ou les meurtris, les peureux et les haineux, les ignorants et les pions de détester les gros, les vieux, les laids, les handicapés, les femmes, les homos, les mâles les ariens, sémites et tant d'autres. Il y aura toujours un moyen de retirer à l'autre une part d'humanité en le marquant d'une différence.

N'empêche. Pour cette génération un peu peu plus qu'hier, et sans tomber dans la moindre Obamania, que ce président soit excellent ou détestable, le mot de noir veut dire plus de ressemblance.

Dis moi ta douleur. Ta couleur et le reste, je m'en fiche.

Notons que métis n'existe pas dans la désignation des catégories "raciales", dans le sens des groupes que les Etats-Uniens cochent dans leur déclaration d'origine. Le métis cochera plusieurs cases (ils sont 2,5 % à le faire aux Etats-Unis). Jusqu'à quelle génération ? Est-ce car le problème du métis n'existe pas ? Ce pourrait être une hypothèse. Mais bien entendu, c'est le contraire. Puisque s'appliquait le principe de "one drop" : une goutte de sang noire chez un ancêtre faisait de vous un noir (quel aveu dans cette règle !)

Et puisque dans les années 60 encore, la "miscegenation" ou le métissage, dans cette horrible appellation, était considérée un crime dans bon nombre d'états américains, et jusqu'en 1967 les mariages interraciaux interdits en Virginie.

Ailleurs aussi, la mère d'Obama eut été lapidée.

Orfeu Obama



J'ai aimé trouver cet indice dans la biographie de Barack Hussein Obama, "President elect" : lorsqu'on l'interroge sur l'origine de la force de son engagement à l'égard de la réconciliation des ethnies, il cite volontiers et régulièrement la découverte qu'il fit, jeune homme, de la fascination de sa mère pour les personnages du film Orfeu Negro, de Marcel Camus (Palme d'or à Cannes en 1959).




The movie was considered exotic because it was filmed in Brazil, but it was written and directed by white Frenchmen. The result was sentimental and, to some modern eyes, patronizing.

Years later Obama saw the film with his mother and thought about walking out. But looking at her in the theater, he glimpsed her 16-year-old self. “I suddenly realized,” he wrote in his memoir, Dreams from My Father, “that the depiction of childlike blacks I was now seeing on the screen … was what my mother had carried with her to Hawaii all those years before, a reflection of the simple fantasies that had been forbidden to a white middle-class girl from Kansas, the promise of another life, warm, sensual, exotic, different.” 2
The Story of Barack Obama’s Mother Time Wednesday, Apr. 09, 2008 By AMANDA RIPLEY/HONOLULU

Soit en Français "Google"
Le film a été considéré comme exotique, car il a été tourné au Brésil, mais il a été écrit et réalisé par le Français. Le résultat a été sentimental, et, pour certains yeux modernes, paternaliste.

Des années plus tard, Obama a vu le film avec sa mère et envisageait de quitter la salle. Mais soudain il a entrevu les 16 ans de sa mère. "J'ai tout à coup
réalisé ", a-t-il écrit dans ses mémoires, Les rêves de mon père», que la représentation de ces noirs sur l'écran contenait le fantasme que ma mère avait porté en elle jusqu'à Hawaii, le désir d'une vie interdite à une blanche de classe moyenne du Kansas, la promesse d'une vie différente, chaleureuse, sensuelle, exotique. "




Tas de sable

Le chant du sable s'écoulant sur les dunes n'est pas un phénomène "nouveau". Mais pour qui est intrigué par de telles surprises, le fait que des chercheurs de l'Ecole Normale Supérieure (écouter ICI) s"y consacrent est un plaisir délicat.


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"N'était-ce pas chose curieuse , et toute particulière au sable - qu'il s'agît de la plage d'Enoshima ou du Désert de Gobi-, que la grosseur du grain restât pour ainsi dire sans variation : en fait, un huitième  de millimètre environ, suivant une courbe proche de la courbe de répartition établie par Gauss."

"C'est ainsi que, pour s'être appliqué à dessiner en son âme l'image du Sable-qui-s'écoule, l'homme, parfois, avait comme senti s'écouler le plus profond de son être, devenu la proie de l'Illusion."

P 24 et P 27, "La Femme des sables", Abé Kôbô, Livre de Poche

Planet lies

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Tableau de bord
(d'une sorte de planète sur laquelle nous serions en transit)
A rien. Cela ne sert à rien mais nourrit un bien étrange sentiment.

Obama's day


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- Etoile du levant !
- Silence ! Silence ! Vois sur mon sein le nourrisson. En tétant sa nourrice il l'endort.

(Antoine et Cléopâtre, W. Shakespeare)

(Que tant d'attente et d'émotion ne nous conduise aux Enfers)

La couleur des Idées

C'est la bonne nouvelle de ce lundi. L'inutile et ridicule raz de marée des médias à propos des élections US et le choc psychologique que la planète en espère (dernier horizon, nouvelle frontière, le show bizz en lieu et place des idéologies ?) va se conclure cette semaine.

Si comme moi vous n'en pouvez plus de ces reportages bidon, de ces points de vue superficiels et tronqués à propos des Etats-Unis, de leur cirque, et du monde vu par le petit bout de la lorgnette de Milwakee en trente secondes express coupées au montage, je vous suggère une cure. Une réflexion. Une lecture, et pas forcément Tocqueville. Non. Conrad, par exemple, "Au coeur des ténèbres". Je suis retombé par hasard sur ce texte et l'écriture parfois difficile du marin connaisseur de toutes les eaux humaines et troubles est ici d'une limpidité sans faille pour nous suggérer son, ce, notre monde opaque et complexe. Ou décidément vous ne pouvez plus vous passer de nos cousins Etatsuniens et de leurs inusables regrets de ne plus être les maîtres du monde, et d'ailleurs de ne l'avoir jamais été a part une minorité d'entre eux, voyez "Vote Report". Ou comment les dernières technologies (Twitter) sont convoquées à la rescousse pour tenter de contrer les manipulations du vote dans la "plus grande démocratie". Ces enfants de l'Ouest resteront d'éternels galopins, tellement prévisibles, avec leurs flingues et leurs joujoux à quatre roues motrices, que même les "faiseurs" d'histoires, à Washington et à Palo Alto, n'en croient plus leurs yeux, oscillant entre four rire et désespoir. Obama, dernier avatar de l'espoir à bon compte, mis en scène au pays de Disney et des contes ramollis si moraux.

Le sympathique sauveur noir va faire des US une nouvelle nation. Souvenez-vous de cette phrase. Elle résonne déjà pour moi comme toutes ces larmes que l'on versa à propos de ce sauteur de Kennedy, sans même accorder un regard au sinistre bilan de ce gugusse soumis à tous les vents fétides, à commencer par les faucons et les vrais salauds, de la baie des Cochons au Vietnam et à la déconstruction européenne à coup d'implantation de missiles.

J'espère ma crainte infondée. Qu'il saura surprendre son petit monde, à Washington, et mettre en place une intelligence de combat. Pénétrer au coeur de cette mélasse qu'est devenue l'Amérique pour y dénicher quelque chose ressemblant à autre chose qu'à une bande d'attardés désireux de se vautrer dans des jeux électroniques où l'on engrange des dollars et l'on bute des Arabes.


Ah si autre chose, dans ce ciel encombré de noirs orages et de joyeux éclairs : un lambeau de ciel bleu, vous savez ce bleu transparent qui renvoie à ces matins d'enfance lorsque le coeur léger nous partions à la pêche à la grenouille au lieu de nous contenter de lustrer de nos culs les bancs du collège. 

La naissance de "L'amateur d'Idées". Un site d'exploration sans plus et c'est là l'essentiel des courants et des idées, bien loin des canons épuisés étriqués efflanqués de nos médias poussifs, des émissions convenues et pitoyables éternellement à la gloire de nos "verts luisants" (BHL, l'autiste ayant bu le monde dans les bars à putes de Phuket, FOG et son sourire de spadassin, la comédienne has been soudain violée dans son enfance, d'Ormesson-les-mirettes-la vie-c'était-bien-surtout-la-mienne et consors)

Renarde bien rusée


La petite renarde rusée, à l'Opéra Bastille, déjà presque fini... (dernière le 12 novembre). Outre la légèreté de la production, l'allant et l'incandescence de la jeune Elena Tsallagova, parfaite en renarde faisant chuter l'homme de son illusoire piédestal au centre du Cosmos, on peut noter l'aisance avec laquelle un livret limpide et une partition sans prétention peuvent traiter un sujet aussi vaste que les rapports de culture et de la nature. Puéril, diront les grincheux. Non, l'opéra cela peut être juste sans être de plomb. Eblouissantes antipodes de Parsifal ou d'Adio Garibaldi. Bravo Janacek. Et bravo les poules, aussi.

Pour un milliard t'as plus rien

Je sais, je ne suis pas économiste. Mais en ce moment, avec tous ces experts à deux centimes, Jean-Marc Sylvestre en tête, je me dis que sur le zinc de "Chez Gégé" cela ne se débrouille pas plus mal, en comparaison...

Et à ce propos : "Haha, hips, et tu crois vraiment que les Ricains vont rembourser leur dette", pourrait être la brève de comptoir du jour.

source Wikipédia

Ne nous y trompons pas. La crise "réelle", la récession dans laquelle nous sommes depuis une année et sans doute pour une ou deux autres encore est un bas de cycle économique en relation directe avec la dernière bulle spéculative : celle de l'immobilier. Celle-ci avait été déclenchée au début des années 2000 par le système de décision américain, et notamment la Fed et les conseillers économiques de White House, en octroyant de l'argent facile aux banques (et aux amis industriels). L'économie US étant en quasi-panne, le seul secteur à en profiter jusqu'à la folie a été l'immobilier. Grâce à une machinerie, une "ingénierie" financière aussi performante que stupide : le pari sur la hausse perpétuelle du marché. Même un gamin de cinq ans a compris que les tas de sucettes ne grimpent pas jusqu'aux étoiles. Les Américains (moyens) l'ignorent. Remarquez ils sont nombreux à croire que Barak est Arabe, qu'Oussama dirige l'Irak et que le Monde a été créé par Dieu. Alors...

Oh, le vieux Gourou à lunettes, ce cher Alan (Greenspan) avait bien vu le camion foncer vers le mur. Alors tout doucement il a fait monter les taux, lui qui les avait mis si bas pour faire plaisir à la relance de Bush et au financement de ses guerres. Doucement car il s'agissait de faire alunir la bulle en la dégonflant comme un airbag. Son successeur à la barre de la Fed, Ben Bernanke, fit pareil. Tout cela n'allait pas trop mal.

Mais voila. Certains banquiers eurent le vertige, la bulle explosa encore et encore, les mécanismes de repli s'engagèrent (hausse des matières premières et des monnaies refuges) les alliés financiers (Chinois et Indiens) lâchèrent Bush. La mer se retirant devoila le secret des polichinelles : des millions des braves gens s'étaient endettés sans avoir le premier sou pour payer, leurs banques s'étaient dépêchées de refourger ces crédits de poussière et de cendres à qui elles pouvaient (empochant au passage de juteuses marges et dorés parachutes, normal, c'est leur métier).

La belle grosse bulle. Une manière de faire croire à des gens que les poules auront des dents et que demain le miel coulera du ciel. Un truc vieux comme la ruée vers l'or et le mythe de la Terre promise. L'un des problèmes de l'Empire américain réside dans le fait que depuis quatre décennies il dort, dîne, respire à crédit. Il peut s'offrir ce luxe, étant lui-même le banquier atitré du monde, sa monnaie étant, par la force des armes et le poids historique de son économie, monnaie de référence.

Et qu'est-ce qu'une monnaie sinon l'image imprimée de la confiance que l'on accorde à celui qui vous distribue les bons points?

Mais voila. Le fossé entre le réel et l'imaginaire se creuse. Que sont aujourd'hui les Etats-Unis ? Une puissance industrielle ? Un immense centre commercial arpenté par des cohortes de consommateurs en quête de leur "shoot" d'achat ? 

La dette extérieure américaine vient de dépasser les 10.000 milliards de dollars. Plus de 80.000 dollars de crédit "national" par foyer.

Qui peut croire qu'un jour les Américains rembourseront cela ? 

La dette est en dollars. Ce bon vieux dollar. La crise du dollar est ouverte. Elle vient d'être en partie comblée par les Européens, dont le discours subliminal, ce week-end fut : "nous garantissons que les gouffres des caisses des banques seront comblés par toutes nos monnaies et la sueur de nos contribuables" Les Chinois ne disent pas autre chose en en achetant, encore, des dizaines de milliards de bons du Trésor US.

La planche à billet va accélérer sa cadence. Des milliards de billets verts imprimés et distribués comme des confettis. La valeur du dollar va sombrer et s'équilibrer autour d'un nouveau paradigme : jusqu'où les nations du monde sont-elles prêtes à garantir la valeur de la monnaie américaine pour empêcher le naufrage général ?

Je prends le pari : la dette US sera purement et simplement partagée entre toutes les économies du monde.

Pour partie elle l'est déjà. Elle vient de l'être, ce week-end, à Washington et Paris.

Reste à savoir si en contrepartie les nations parviendront à imposer un régime minceur aux Etats-unis, en les obligeant à renoncer à la monnaie de référence, en imposant un pannier de devises.

Si l'on y parvient pas ?

La réalité s'imposera. C'est une des seules règles qu'enseigne l'histoire de l'économie : vous pouvez mentir encore et encore, longtemps, faire payer vos dettes à ceux qui gobent vos fadaises. Mais le jour où ils réaliseront que le roi était nu il faudra courir très vite.


Il reste à espérer que cela se produira avant que le point de non-retour ne soit dépassé. Ce moment où la confiance, même entre Etats, n'a pour de longues années, plus aucun espace où se faufiler.  

Montagnier : de Jules Verne au Sida (Nobel)


1994 (Archives)


Je republie cet article-entretien avec Luc Montagnier ici, ainsi que sur mon blog d'archives, en hommage au prix Nobel de médecine 2008 qui aujourd'hui distingue les travaux des chercheurs français Françoise Barré-Sinoussi et Luc Montagnier sur le sida ainsi que ceux de l'Allemand Harald zur Hausen dans un autre domaine, le cancer de l'utérus

Dix ans après la découverte du virus du sida, Luc Montagnier publiait chez Odile Jacob "Des virus et des hommes". Le récit de sa croisade de médecin-chercheur, du parcours de la maladie, ses espoirs face au mal du siècle.

Cet entretien fut réalisé dans sa résidence, au sud de P
aris


"Vous avez de la chance, j'ai pu dormir un peu, je suis reposé ". Nous sommes un dimanche. A vingt minutes de Paris et de son laboratoire Luc Montagnier a déployé sourire et transats sur la pelouse qu'il vient de tondre. Un moment-oasis dans l'agenda d'un homme plus sollicité qu'un ministre. Les derniers remous tièdes de l'été font chahuter les arbres sentinelles, tandis que le découvreur du virus du sida évoque quelques souvenirs. Son arrivée à l'Institut Pasteur...

"Ce qui m'a vraiment ému, c'est l'annexe de Garches... La petite bâtisse où Pasteur est mort, dans cette chambre modeste. A l'Institut le culte de Pasteur est un peu trop caricatural et frise parfois la bigoterie, mais le personnage est fascinant par bien des aspects... Par son sens des réalités, par exemple. Il ne perdait jamais de vue les applications potentielles de ses recherches. Son culot aussi. Entre nous, il a eu de la chance que ses premiers essais de vaccination fonctionnent. Aurions-nous une telle audace aujourd'hui ?"

D'humeur buissonnière, l'oeil pétillant de complicité, Montagnier élargit un instant le cercle de ses mots et confie quelques affections. Ce qui le fascine ? Le vivant. L'exceptionnelle continuité du monde animé, avec ses mécanismes les plus minuscules, les molécules, leurs outils à l'échelles des chaînes d'atomes. Mais aussi les objets les plus complexes, les organes les plus finis. Quelle loi préside à cette organisation de la matière ?

On retrouve ici les compagnons de vie de Montagnier, les virus, aux marges du vivant et de l'inanimé.
"On peut aujourd'hui accélérer, produire leur évolution en éprouvette, pour observer quelles mutations peuvent survenir..., lesquelles s'adaptent, et tout cela en quelques heures... Cela s'applique aussi aux médicaments, des peptides, qui sélectionnent leur composants et leur forme, par le jeu des sélections...

Pourra-t-on ainsi, par le jeu des hasards nécessaires produire demain en laboratoire des médicaments qui n'existent pas dans la nature et que notre esprit aurait lui aussi négligé de concevoir ? Peut-être...
C'est dans la chambre de cette maison sémaphore, à l'orée d'une mer d'arbres, que les nuits du chercheur voient déferler cohortes de doutes, de questions, quelques lucioles d'espoirs aussi.
"Je suis en manque de sommeil depuis des années, alors chaque fois que je ferme l'oeil, les cauchemars me tendent leurs bras. Je passe le moins de temps possible en leur compagnie....".

Le plus souvent, étendu, les yeux ouverts, le médecin réfléchit. Prépare les questions qu'il va soumettre à ses collaborateurs, aux responsables de recherches de son département de virologie, et se demande s'il faudrait oser d'autres pistes, plus audacieuses encore. A quelles flammes se forge un personnage ?
Parfois, tout de même, le sommeil gagne. Un mince rempart de repos. Entre la lecture d'articles scientifiques, qui l'amène jusqu'au coeur de la nuit, et le travail difficile, qu'il retarde pour mieux en venir à bout sous les lueurs de l'aube.
Dans son livre, Luc Montagnier révèle quelques fragments de sa vie. Ceux qui l'ont, pour l'essentiel, construit. Son enfance, avec un accident qui laisse quelques empreintes, et la disparition de ce grand-père emporté par le cancer, qui l'aiguillera en douleur vers la médecine.

Mais c'est comprendre et savoir qui anime déjà l'adolescent de Châtellerault. Bien entendu, il engloutit son Jules Verne et grignote toutes les expériences amusantes qui lui passent sous la main, derrière les épaules de son expert-comptable de père, bricoleur amoureux de progrès. C'est tout juste la fin de la guerre. Dans la cave-laboratoire de la nouvelle maison (la précédente a été bombardée), c'est un voyage extraordinaire : piles électriques au sodium, laboratoire de chimie, mélanges explosifs...

A seize ans, et deux bacs en poche, Montagnier (pas assez forcené en labeur mathématique pour devenir physicien) se lance à la fois sur les sentiers de la science naturelle et de la médecine. Pour se reconnaître, sept ans plus tard, en cet assistant de biologie moléculaire, à la Fondation Curie de Paris. Avant d'opter encore, en 1957. Mais cette fois, ça y est, c'est pour la virologie, et la rencontre d'un maître, Raymond Latarjet...

"C'est en 1982 que le sida commence à retenir mon attention de chercheur.... l'agent responsable pourrait être un virus..."
Que vient faire le hasard ici ? Tout, peut-être.
C'est Paul Prunet, directeur scientifique de l'Institut Pasteur Production, qui pilote Montagnier vers cette recherche. Par une simple question : regarder si un rétrovirus, vecteur du sida, pourrait être présent dans le sang dont se sert le laboratoire pour préparer des vaccins. Une excellente et précoce question, à l'origine de la création de l'équipe Montagnier, Chermann, Barré-Sinoussi.

L'histoire de la découverte du virus restera entachée d'une polémique scientifique. Celle occasionnée par une contamination des cultures virales du laboratoire américain de Robert Gallo, le concurrent de Montagnier. Un virus communiqué par les français, selon les habitudes de la recherche internationale, et que Gallo baptise d'un autre nom, dans la logique de ses travaux à lui.

La polémique est aujourd'hui close, à l'avantage exclusif des Français.
Gallo a-t-il "volé" le virus français ? Le pasteurien n'a pas d'atomes crochus avec l'Américain. Les tempéraments des deux personnages sont à l'opposé, et Montagnier relate dans son récit une rencontre glaciale avec Gallo, chez un ami commun... La question fait souffler une brise glacée sur le regard du virologue.
"Je n'ai pas de raison de douter de la thèse présentée par Gallo, qui est celle d'une contamination de laboratoire". Avec un regret toutefois : "Si l'administration française avait été convaincue plus rapidement par le travail de notre équipe, on aurait pu gagner des mois sur la mise au point de tests de dépistage..."
Aujourd'hui, on en est-on ? Un vaccin reste-t-il concevable ?
"Oui, définitivement... C'est difficile, certes. Par exemple, la piste la plus avancée, celle des anticorps neutralisant, semble vouée à l'échec, car les anticorps reconnaissent une partie extrêmement variable du virus.
Plus prometteuse, mais aussi plus complexe, une autre stratégie consiste à mettre en oeuvre des anticorps qui s'en prennent à des parties conservées du virus. Ou encore à provoquer une immunité des cellules contre le virus, avant son intrusion. C'est plus complexe, et pose le problème éthique de l'essai de ces vaccins.
Là encore, l'espoir pourrait venir de voies plus originales, qui passent par une expérience de terrain.
"Sur ce point nous comptons beaucoup sur l'Afrique. Dans des pays où l'incidence de la maladie est forte vous avez parfois dix pour cent des gens infectés. Les probabilités que les gens rencontrent le virus sont très grandes. Or on constate précisément que tous ne s'infectent pas. Un certain nombre ont probablement une résistance immunitaire naturelle, qu'il faut étudier et comprendre..."
En attendant le vaccin partiel ou total, les chercheurs tentent toutes les portes thérapeutiques. Comme les association entre divers antiviraux qui agissent sur différentes étapes de la réplication du virus.
"A mon sens, il faut une approche thérapeutique globale. Associer des anti-oxydants, des antibiotiques, restaurer l'immunité cellulaire qui permet la survie à long terme. Tout ceci dans l'esprit de bloquer l'évolution vers la maladie, bien entendu".
Une autre approche, ce sera demain, lorsque l'on connaîtra bien ces divers moyens de lutte, d'utiliser massivement ces médicaments.

"L'objectif étant, en quelques semaines de traitement choc, de faire sortir les virus présents dans les cellules à l'état latent, puis de les coincer par un traitement antiviral, pour éradiquer l'infection."
C'est ce type de stratégie que Luc Montagnier souhaite faire étudier dans les centres de recherche clinique qu'il met en place, dans la cadre de sa Fondation, et avec le soutien financier de la soirée contre le sida.
Ici le chercheur couvert d'honneurs, habitué aux joutes scientifiques autour des thèmes les plus discutés avoue sa sensibilité devant les ravages de la maladie.
Des patients amis ont été emportés...
"Je suis enragé de cela. C'est à la fois très dur, et une formidable motivation..." Celle du médecin ? "Oui, pas seulement... J'ai imaginé faire venir des séropositifs dans mon service, pour qu'ils rencontrent des chercheurs, mais je ne sais pas comment faire. Mais pour moi c'est clair, la motivation est là. L'urgence, pour que demain des gens bien portants puissent raconter au passé : j'ai eu le sida. Il faut lever le nez de sa paillasse, penser aux malades... Je me souvient de tous les noms des premiers patients. Ce n'est pas facile à vivre".
Depuis plus d'un an, le chercheur se bat aussi dans les couloirs et les antichambres lambrissées pour faire vivre sa Fondation, avec le soutien de l'Unesco. Les fruits de ce labeur à porte-documents mûrissent.

L'installation de trois centres de recherche clinique est en bonne voie. Il y a celui de l'hôpital Saint Joseph à Paris, un autre à Abidjan, et encore un autre aux Etats-Unis à San Diego.
Cela ne suffit pas au médecin ennemi du temps. Trois millions de malades, dix sept millions de séropositifs. C'est assez pour trransformer l'oxygène de l'air en énergie, à chaque instant.
"C'est vrai, j'ai sacrifié beaucoup de choses à cette lutte, mais que pouvais-je faire d'autre ? Il reste tant à essayer..."
Comme ces rencontres inédites avec d'autres chercheurs. Montagnier organise à Venise les 8 et 9 octobre prochain une réunion d'un genre inédit. Destinée à ouvrir un dialogue entre physiciens et biologistes.
Les prions, la maladie d'Alzheimer, peut-être dans le sida, les nucléations, un phénomène physique, intervient... Le vieillissement aussi, est concerné. Une réalité qui, aux yeux du pasteurien, montre bien que "pour avancer sur le sida, il faut bouger sur le plan des connaissances intimes de la vie elle-même".

Ce dimanche, le traqueur de virus consacre quelques heures de liberté à préfacer une biographie de Pasteur. Ce qui le frappe au détour du récit, c'est la manière dont vivait l'homme, séparé de la société, détestant les mondanités, réfugié dans son ultime cercle de famille.

Alors qu'en même temps, il pensait aux applications industrielles et sociales de ses travaux.
"Il était isolé, mais proche du monde réel, entouré de médecins, ressentait très violemment les problèmes de la société. Le sida aurait été de son époque, je suis certain que Pasteur s'y serait intéressé".



Un peu de ce ciel



C'est par ici, dans les étages et l'atrium du bâtiment 40 (expériences CMS et Atlas), et sinon à la cafétéria du Cern (Centre européen de recherches sur les particules), à Genève, que s'affairent les milliers des cerveaux qui doivent, devraient, auraient du, voici quelques mois, débusquer les lois obscures de notre monde. Leur mission, puisqu'ils l'ont ainsi définie : chatouiller une particule non encore vue mais attendue par la théorie du "modèle standard", roulement de tambour, le Boson de Higgs.


M. Peter Higgs existe, un journaliste l'a rencontré, dans son rôle de fantôme écossais.

On le sait : un incident technique a reporté de quelques mois le démarrage effectif de la nouvelle machine géante, le LHC ou collisionneur à protons. Une panne sommes toutes prévisible : la complexité de la machine, les efforts et les contraintes subies par les matériels entassés dans l'anneau de 27 km de diamètre, les aimants supraconducteurs pour imposer leur ronde aux paquets de protons, les tonnes d'hélium chargées de réfrigérer tous ces petits monstres magnétiques.

Qu'est-ce qu'un collisionneur ? Une machine à isoler puis expédier des constituants de la matière dans un tube, le plus vite possible, pour les fracasser. L'idée étant de les briser, ou d'en altérer le comportement de manière à en étudier le contenu. Ne sommes-nous pas de drôles de rêveurs briseurs d'objets ? Ou alors des traqueurs de créatures que nous créons au fur et à mesure, pour mieux les observer...

Matière, antimatière, quarks, gluons, bosons. Les populations du continent de l'étrange physique des particules m'ont toujours attiré. C'est même pour leurs beaux yeux que j'ai sauté dans la science, gamin.

Au passage, rappelons que le boson de Higgs est une évanescente créature sensée peupler le cosmos et expliquer pourquoi les choses, vous, moi, et les autres, avons une masse. Car en effet donc l'un des plus colossaux mystères de la physique contemporaine repose dans cette question vieille et belle comme la lune : pourquoi pesons-nous quelques chose plutôt que rien ? 

Au long de toutes ces journées où, invité parmi eux, j'écoutais les physiciens, le patient et merveilleux Philippe Ghez, toute la formidable équipe du Laap, d'Annecy le Vieux (participant à la conception et au fonctionnement des expériences sur le LHC), je me demandais d'où pouvait bien provenir ma fascination.

Et d'où coulait l'énergie qui des vies entières faisait se pencher ce peuple étrange sur les arides mystères du monde ?

Car avouons-le, tout cela est aussi sec que le sable d'une dune asséchée par le vent. Et en les écoutant ma tête parfois prenait des pesanteurs de pastèque. Mais voir cette armée de huit mille physiciens en marche vers Le Mystère Absolu me semble tant de fois plus imposant que la place Saint Pierre noire de monde (horrible et fier mécréant que je suis).

Aux antipodes des laïus de ces frères jumeaux pas mêmes comiques (misérable et médiocre science de TV) ou des pseudo certitudes infusées de mauvaise foi par l'allègre Claude je ne glisserai ici qu'une confession. Ce qui m'émeut, humble spectateur de cette quête, est l'extraordinaire contrainte où demeurent les savants, les vrais, à contempler la nature à travers le prisme de leur plus respectueuse et modeste considération.

La quête du mystère ne ressemble-t-elle pas à l'activité humaine la plus sereine et la moins tordue ? Avec l'art ? Oui, tant que celui-là se tient éloigné des marchands. Je ne parle ni des brevets, de l'industrie, des armes, ni des mille conneries et autres usages que nous en bricolons ensuite. La science et le fric c'est l'art et le fric. Le second dévore le premier. Non, je ne discute que de cette brûlante et délicieuse envie de savoir. Celle de notre enfance. Pourquoi tombent les fruits ? Comment dorment les dauphins ? D'où explosent les soleils ? Avec cette envie-là aucun moyen de piper les dés. Evidemment, certains font semblant. Il y a chez les aventuriers du savoir autant de mythomanes qu'ailleurs. Un sous-groupe carrément sur-représenté dans les médias. Mais qui trompe-t-on ? Vous pourrez collectionner titres, médailles, publications, best-sellers, être membre de l'Académie et bouffi de certitudes. Si vous êtes nul, les "collègues" auront mal au ventre, à force d'en rire.

Sincérité malgré vous, donc.

L'autre étonnement demeure que si l'on désire en savoir un peu sur le monde alors il convient, au passage, d'oublier que nous ne sommes qu'humains. Imaginer que le monde existe, au-dehors de nous, sans se préoccuper de nous. Une sorte de condition pour pouvoir le contempler sans l'altérer.

Cette intuition m'est venue, gamin, tandis que les flocons de neige venaient fondre sur un pare-brise, par un dimanche de janvier alsacien. De ce que je voyais de l'intérieur de cette bagnole j'ai pu déduire avec l'écartement croissant des flocons, que le phénomène de résistance de l'air était proportionnel au carré de la vitesse à laquelle fonçait mon père. Rien à voir avec moi. Le monde, quelque chose d'extérieur, qui ne m'appartient pas mais à qui j'appartenais. Une union autrement sacrée que de se figurer que je suis au centre.

Un peu de ce ciel.






Vies de marins

Voiles et Voiliers consacre, dans son numéro d'octobre, un dossier de 16 pages à Nicole Van de Kerchove. Je ne parlerai plus ici de la douleur du départ de mon amie à la vie si belle et rebelle. Mais je ne pouvais pas n'en rien dire. Un beau texte, et un joli boulot d'exhumation de documents et de photos. Merci Laurent, merci Eric.
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Il conviendrait au passage de saluer le départ de Willy de Roos, un autre frère de la côte, que le crabe a emporté au coeur de l'été. Oui faisons-le. Nicole sinon en grognerait de mécontentement.

Coup de canon. Passage du nord-ouest en solitaire, navigation autour des deux Amériques... Celui -là non plus n'avait pas sa pipe dans sa poche, mille sabords. Un verre d'eau salé pour toi, commandant. Il rêvait de Magellan. De remuer les mêmes eux que lui, de l'étrave de son Williwaw. Il l'a fait, et ensuite a filé ses cartes du Détroit et des Canaux à Nicole. Encore une rasade, de rhum, cette fois... A toi.

La liste serait interminable. Les connus, les inconnus. Les trop humains et les autres.

Mais à quoi bon ? Pourquoi encore sillonner les Océans alors que la misère sévit, que les pirates, que les conflits "asymétriques", que le pétrole, etc...

Ce que le vent me glisse, en me prenant la nuque, les yeux sur l'horizon fréquenté par tous ces gars et ces nanas, c'est que maintenant que Magellan et les autres ont fait le boulot il est bien que certains continuent pour rien. Tans pis si les marinas sont pleines, si les cargos se multiplient, si pirates et rackets nous crient que tous ne partagent ni l'aisance et l'insouciance de naviguer.

Le geste élégant de ceux qui ont quitté, confort, certitudes, parents et amis, retombées médiatiques et enjeux personnels pour la beauté des vagues, ce geste là m'est aussi vital que la précision du jeu d'un virtuose. Ii y a désormais en mer une armada bateaux de plastoc, des mouillages pollués et des comportements de couillons.

Mais pour un patron de port corrompu, ou alors une Maud Fontenoy exemplaire de contre sens et de mythologie arpentée à l'envers, il y aura toujours ce marin anonyme, le coeur large, le front brûlé de soleil, qui aimera l'albatros et la mer comme la chantait Brel. Pour rien. Pour elle.

On dira longtemps d'eux qu'ils savaient naviguer.